10 jours de pistes ougandaises

Il était facile d’en parler, d’énoncer à qui voudrait l’entendre que je partais faire le tour de l’Ouganda « en solitaire ». Le jour du départ venu, je ne faisais plus autant le fier. En prenant le volant, impossible de faire disparaitre la pensée suivante : « qu’est-ce qui m’a encore pris ? ».

Voici donc le récit décousu de 10 jours passés à arpenter l’Ouganda. Dix jours, cela peut sembler court, mais dans les conditions de voyage qui vont suivre, ce sont 10 jours qui seront bien remplis.

Dimanche 29 mars, levé à 8 heures du matin, j’étais enfin prêt pour partir. Je m’étais remis d’une soirée un peu trop arrosée le vendredi soir et j’avais eu le temps de garnir mon véhicule. Inventaire, sur le parking de l’hôtel : mon Landrover Prado de location obtenu la veille ; dans son coffre : une tente, un matelas gonflable, une pompe, un duvet, quelques boites de biscuits, des réserves d’eau ; sur le siège passager, une carte du pays, deux guides touristiques ; sur les sièges arrières, mon matériel photo qui n’a pas attendu longtemps avant d’être rejoint par du linge en court de séchage. Je n’étais pas équipé au mieux, mais c’était suffisant pour peu qu’il n’y ait pas trop de surprises.

À 9 heures du matin, je quittais le parking, moi-même incrédule quant à ce que j’allais faire. Je n’avais alors qu’un seul objectif : rejoindre le parc de Murchison Falls, pour aller passer ma première nuit près des chutes. Pour le reste, je n’en savais rien, à part l’idée générale de visiter tout l’ouest du pays en descendant jusqu’au Rwanda.

Parcours

10 jours de route et en moindre partie de marche pendant lesquels j’ai pu parcourir (dans l’ordre chronologique) :

  • Murchnson Falls National Park.
  • Karuma Falls.
  • Budongo Forest Reserve.
  • Les sources chaudes à proximité de Kibiro.
  • Bunyuruguru Crater Lake Field.
  • Le pas de porte de la région de montagnes Rwenzori.
  • Queen Elizabeth National Park.
    • Presqu’île de Mweya et alentours.
    • Ishasha Camp.
  • Kisizii Falls.
  • Lake Bunyonyi

Camping

Bon, première constatation a posteriori, planter sa tente dans les emplacements réservés dans les parcs, n’est pas forcément l’option la plus économique, même si le tarif n’est pas non plus dissuasif.

Ainsi, je me suis souvent retrouvé seul sur dans ces endroits, qui en fait ne sont que de simples terrains ouverts avec un « coin sanitaire » disposant de toilettes à puis, et d’une douche composée d’un pommeau relié à un petit réservoir d’eau tempérée (je ne vais pas dire froide, on est à l’équateur là) le tout entouré d’un simple muret masquant jusqu’aux épaules (enfin pour moi). Prendre une douche dans ces conditions est agréable : vous avez le plaisir de vous décrasser tout en contemplant les alentours (certains diront « surveiller les alentours). Cependant, là encore, les surprises sont possibles. La tuyauterie a parfois besoin d’être malmenée pour fonctionner. Ainsi, alors qu’au camp d’Ishasha, j’avais passé l’étape d’être couvert de savon et de shampooing, je ne parvenais plus à faire couler de l’eau pour finir de me nettoyer. Un garde me certifiait qui passait par là (on a parfois un peu de chance) m’assura qu’il y avait de l’eau et qu’il fallait parfois bien forcer le robinet (il avait un point dur) pour obtenir, ce que je fis à mon plus grand soulagement.

Arriver seul dans ces endroits, et donc y passer la nuit seul peut être déroutant surtout la première fois. Je passais ma première nuit à Murchison Falls National Park, au campement situé en haut des chutes. Je suis arrivé au campement en fin de journée pour le trouver vide et sans avoir croisé personne en chemin. Avant de partir me coucher, par acquis de conscience, j’ai allumé un feu (avec une seule allumette, étant parti avec une seule boite récupérée à l’hôtel). Ensuite, j’ai usé d’un peu d’autosuggestion pour me rappeler que les animaux que je ne souhaitais pas rencontrer en sortant de la tente étaient sur l’autre rive du Nil… Il faut préciser que la brousse s’éveille au coucher du soleil, et que l’européen que je suis ne reconnait pas tous les cris d’animaux. Bon, avec quelques jours d’expérience, on y pense même plus. On dort tranquille tant qu’on n’a pas la mauvaise idée de dormir la tête à l’extérieur de la tente, ou même d’enfermer de la nourriture dans la tente. À choisir préférez la seconde bêtise, au moins, vous ne perdrez que la tente et partirez éventuellement avec quelques morsures.

Rencontres

Même si la crise économique ambiante a bien ralenti l’activité touristique, il restait cependant quelques touristes, principalement des routards, qui arpentaient le pays. Sachant que la solitude de certains campements me convenait peu, j’essayais quand c’était possible de trouver des camps moins sauvages, disposant de sanitaires avec de l’eau chaude, un restaurant (je n’avais rien pris avec moi pour cuisiner, et mes talents dans ce domaine ne sont que trop bien connus), des emplacements pour ceux qui disposent d’une tente et d’autres abris plus ou moins confortables pour les autres.

C’est dans ces conditions que j’ai rencontré plusieurs personnes :

  • Deux biologistes américains qui ont visiblement dédié leur existence à l’étude des crocodiles, et qui s’attardaient sur les populations locales. Ma visite du Nil en bateau et mon précédent séjour au Niger m’ont servi : je disposais de personnes qui pouvaient m’expliquer pourquoi les crocodiles que j’avais rencontrés restaient la plupart du temps la gueule grande ouverte, et je pouvais vérifier en partie la véracité d’un reportage que j’avais vu à l’hôtel au Niger au sujet d’un crocodile géant nommé Gustave qui terrorisait les populations le long du lac Tanganyika.
  • Un routard Tchèque qui terminait son périple Africain de deux mois avant de repartir en Europe. Nous avons sympathisé, et il a modifié son parcours pour m’accompagner pendant 2 jours. J’étais personnellement impressionné qu’on puisse comme lui partir 2 mois à l’aventure, n’emporter que le minimum et choisir les moyens de transport les moins chers pour faire un si grand périple. Quant à lui, il me trouvait gonflé de faire ce que je faisais.
  • Une routarde australienne, qui, ancienne experte en finance pour une grande banque londonienne, avait été remerciée avec d’autres et avait décidé de s’offrir une année sabbatique avant de chercher un nouveau travail. La première partie de son voyage était l’Afrique de l’est. Encore une soirée passée à discuter dans un restaurant plutôt que la passer seul au milieu de nulle part.

Faune

Une des principales motivations de ce voyage était naturellement d’aller observer les animaux dans leur habitat naturel. Un lion au zoo, c’est certes impressionnant, mais pas autant que de se trouver à 50 mètres de lui et sans barrière entre lui et vous.

Toujours est-il que j’ai eu la chance de croiser la plupart des animaux qui font la réputation de l’Ouganda, exception faite des gorilles et des chimpanzés pour raison budgétaire, étant donnés les droits d’entrée dans ces lieux (plusieurs centaines de dollars).

Au final, j’ai eu l’occasion de croiser :

  • Des lions.
    Tout d’abord une lionne à Queen Elizabeth National Park qui attendait un peu de tranquillité pour terminer son repas. Après plus d’une heure d’attente à proximité de la carcasse abandonnée, elle a daigné se montrer pour finir de se nourrir.
    Puis 2 lions sur la route vers Ishasha. Ces derniers étaient dans un arbre (à une petite dizaine de mètre du sol). Des voyageurs dans un minibus local les avaient remarqués, et donc ce dernier qui roulait vite et m’avait doublé quelques instants auparavant a pilé. Par curiosité, je me suis arrêté également, juste à temps pour en voir un descendre de l’arbre et disparaitre dans les hautes herbes. Ensuite, je donnais de réguliers coups d’œil aux environs pour ne pas le voir débouler pendant que je photographiais celui qui était resté perché dans les branches. Celui-ci semblait bien débonnaire, mais un ougandais lui jetant des pierres pour le faire réagir, provoqua un grognement de l’animal qui rappela soudainement à tout le monde qu’on ne badine pas avec le roi de la savane. Là, on se rend compte qu’on n’a pas affaire à un simple gros chat. En conséquence, les voyageurs ont bondi dans le minibus qui reprit son chemin. Moi, je restais un peu plus longtemps mais je vérifiais que le chemin me séparant du lion (descente de l’arbre y compris) était supérieur en temps au chemin qui me séparait de ma voiture.
    Enfin, après 2 demi-journées passées à chercher des lions dans les arbres à Ishasha, j’allais repartir bredouille quand un minibus de touristes était arrêté au bord du chemin. 2 lionnes prenaient du repos à 500m dans un arbre. Avec un autre groupe de français qui se trouvait également là, nous avons vérifié qu’il n’y avait pas de garde à proximité, et coupé dans la brousse pour aller admirer les félins de plus près. Quelques minutes plus tard, une berline fera de même, mais sans aller aussi près. Ce fut ma plus belle rencontre avec ces félins.
  • Un léopard (oui, au singulier).
    Normalement, ces félins sont parmi les plus difficiles à observer. Le mien avait décidé de faire une sieste le long de la route. Difficile pour moi de le rater dans ces conditions. À deux mètres de lui, je pouvais m’offrir des gros plans. Je n’osais pas descendre de la voiture, non pas par peur de lui (c’est un très grand chat), mais par peur que lui parte. Alors, c’était la voiture que je déplaçais pour varier mes points de vue. Et je sortais jusqu’au torse pour mieux voir.
  • Des girafes. Celles-ci m’ont bien permis de comprendre pourquoi celles du Niger étaient appelées girafes blanches. Celles de cette partie de l’Afrique sont en effet bien plus foncées. Toujours est-il que les croiser reste un beau spectacle.
  • Des hippopotames. Enfin, beaucoup d’oreilles, de narines et de dos d’hippopotames.
    Mais en tous cas, pas de mauvaise rencontre avec cet animal qui est bien plus dangereux qu’on ne peut l’imaginer (n’essayer pas de le battre à la course, vous n’avez aucune chance).
  • Des crocodiles.
    Là où il y a des hippopotames, les crocodiles ne sont pas loin. Bain déconseillé à plus d’un titre !
  • Des éléphants.
    Des éléphants, j’en ai croisés, seuls ou en troupeaux. La plupart du temps, ils se laissent approcher, ne prenant pas trop garde à l’intrus à proximité. Cependant, de temps à autres, un d’entre eux décidait que j’étais de trop. Il n’y a pas à dire, même si je pense savoir reconnaître une tentative d’intimidation du prélude d’une charge, ça n’invite pas à jouer les fiers et de le mettre au défi de passer à la technique de dissuasion suivante.
  • Des buffles.
    J’ai beau être un fan des vaches, je ne faisais pas particulièrement le fier lorsque je devais traverser un troupeau de ces animaux. D’ailleurs, même si mon 4×4 était équipé d’un pare-buffle, je craignais une réaction imprévisible de ces derniers.
  • Nourriture pour félin et autres animaux plus classiques : babouins, phacochères, kobs ougandais, hyènes, waterbucks, hartebeests…

Paysages et météo

2500km permettent de contempler différents types de paysage. Non seulement ces derniers sont très variés : savane, forêt primaire, pseudo-palmeraies, champs de thé, de canne à sucre, ou d’autres céréales, mais c’est surtout la rapidité des changements qui peut être impressionnante. En quelques centaines de mètres, on peut voir la composition d’une forêt changer du tout au tout, puis, sur une distance tout aussi courte, arriver dans une savane aride.

Concernant la météo, mon voyage s’est déroulé en pleine saison des pluies. Précision importante : il ne pleut pas en continu, mais il n’est pas rare de croiser de gros orages d’une ou deux heures. Le reste du temps, le temps est plus ou moins dégagé. Attention, les orages n’apportent pas que de la pluie : la grêle peut être de la partie, et quand grêle il y a, c’est un déluge de grêlons d’un centimètre de diamètre. Aïe, ça fait mal à la tête…

Logistique

Conduire en Afrique

Conduire en Ouganda, c’est d’abord conduire à gauche dans une voiture où tout est monté à l’envers. Alors, l’aventure commence dès les premiers mètres lorsqu’on actionne les essuie-glaces au lieu des clignotants. Rajoutez à cela quelques commandes insolites, comme le moteur qui ne s’arrête qu’une minute après avoir retiré la clef, et une clef qui nécessite d’appuyer sur un bouton supplémentaire pour pouvoir la retirer et vous vous trouverez plus souvent que vous ne le pensez comme un idiot avec la voiture.

Ensuite les règles de conduite :

  • Évitez de conduire de nuit. Peu de routes sont éclairées, peu de marques sont réfléchissantes, peu de véhicules ont tous leurs feux de positions opérationnels, tout ceci concoure à rendre l’exercice périlleux. Rajoutez à cela que beaucoup marchent le long des routes, que des troupeaux sont toujours susceptibles d’être conduit le long de ces dernières, que des vélos surchargés de marchandise (souvent des régimes de banane) apparaitront au dernier moment, et vous comprendrez un peu mieux pourquoi vous apercevrez autant d’accidents à la tombée du jour.
  • Priorité au plus gros : Éviter les bus roulant à toute berzingue. Sur les routes et  surtout sur les pistes, vous croiserez des minibus bien chargés, ou plutôt surchargés je devrai dire. Alors, si un car fonce vers vous avec écrit en gros au dessus « Allah Akbar », vous regretterez de ne pas avoir écrit tout aussi gros sur votre auto « God is on my side» et vous vous garerez tant bien que mal dans le bas coté pour laisser passer.
  • Ceux qui n’ont jamais conduit de 4×4 doivent commencer par se méfier : c’est lourd et ça survire facilement (glisser du cul) surtout sur piste mouillée. Si les sensations sont assurées, ne poussez pas le bouchon trop loin : sortir les 2 tonnes d’un fossé ne doit pas être chose facile.

S’enliser dans la boue est une autre activité à laquelle il faut s’habituer. Il faut dire que toutes les flaques ne sont pas forcément prévisibles. Certaines sont peu profondes et se passent comme n’importe quelle flaque européenne, d’autres sont beaucoup plus profondes, remplies de boue et vous immobilisent lorsque vous avez la bonne idée de passer dedans. Quelques connaissances de base du fonctionnement d’un 4×4 (verrouillage des différentiels) vous seront utiles pour vous en sortir, sauf si vous avez la désagréable surprise de constater que ces derniers ne fonctionnent pas sur votre auto… Dans ce cas, deux solutions : mettre du bois ou autre sous les roues pour récupérer de l’adhérence, ou mettre le gaz pour chasser la boue et bondir hors de la marre… Le choix de la seconde option vous garantira un 4×4 bien décoré pour ne plus se confondre avec les 4×4 qui défilent sur les Champs Élysées.

Attention également à votre gestion du carburant. Il est facile de pêcher par excès de confiance : vous trouverez très facilement des stations dans certaines régions, puis dans les grands parcs, pas une seule goutte d’essence de disponible avant une centaine de kilomètres. Sachant qu’un 4×4 consomme plus qu’une simple berline et que les pistes défoncées n’aident pas, je conseille de juger correctement l’autonomie restante. J’insiste sur le point, car en plein milieu d’Ishasha, je me suis rendu compte que la prochaine station était à plus de 50 km, que je n’avais pas pris la peine de faire le plein à la dernière station et que je ne comptais pas écourter mes 2 excursions sur les pistes pour aller à la rencontre des lions. Un malheur ne venant jamais seul, j’ai pu contempler la jauge d’essence tomber à 0 pendant ma sortie matinale. Je pensais avoir percé le réservoir au milieu de nulle part, et je me voyais mal partir à pieds chercher de l’aide et donc de devoir traverser le terrain de chasse des lions… Il se trouve parfois que les voitures se comportent comme des ordinateurs : éteignez tout, redémarrez, et hop, la jauge d’essence veut bien remonter à son niveau initial… Ouf…

Enfin, si une carte est nécessaire, elle n’est pas suffisante : se perdre sur les pistes est une activité quotidienne : les intersections ont parfois plus de routes qu’indiquées sur la carte, et les plus larges ne sont pas nécessairement les plus importantes. Rajoutez à cela des panneaux de signalisation qui n’utilisent pas la même orthographe que la carte, des habitants qui ne connaissent pas le pays à plus de 5km de leur village, ou qui vous répondent systématiquement « Ok» même si ils n’ont pas de réponse ou n’ont pas compris la question, et vous comprendrez pourquoi il vous faudra plus de temps que prévu pour atteindre votre destination. Ceci dit, ces détours inopinés vous réserveront probablement de belles surprises !

Carte Visa / Mastercard.

À choisir, privilégiez la Visa, elle vous permettra de retirer du liquide dans les DAB plus facilement que les Mastercard qui semblent bien moins acceptées. Même si les distributeurs sont relativement faciles à trouver, prévoyez d’avoir des réserves pour assez de jours, car il n’est pas rare que le distributeur de la banque de la « ville » des environs ne soit pas opérationnel.

Il n’est pas spécialement agréable de recompter son argent restant et de se rationner pour être certain de pouvoir se procurer assez de carburant afin d’atteindre le distributeur suivant (en croisant les doigts pour qu’il fonctionne).

Suis-je un routard ?

Voici une question que je me posais et que ce voyage m’a permis en partie d’éclaircir. Autant j’aime partir à l’aventure sans trop savoir ce qu’il va se produire, autant je n’aime pas le faire seule.

Certains matins, je me réveillais avec le sentiment très étrange de ne plus savoir qui je suis, où sont mes attaches, ce que je fais là. Quelques minutes bien désagréables à passer avant de se remettre les idées en place.

À d’autres moments, je savais que j’avais la chance de contempler un paysage particulier, d’assister à une scène mémorable à sa façon. Il me manquait de ne pas partager ces moments. Je mettais en pratique sans m’y attendre la remarque de Christopher McCandless : Happyness only real when shared (c.f. Into the Wild pour ceux qui ne l’auraient pas vu).

Au final, j’aimerai bien repartir à l’aventure, mais pas seul. La solitude de certains moments ne m’a pas permis de profiter autant que j’aurais pu. Serais-je donc un être sociable ?

[Photos à venir]

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